La Poésie
Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette,
Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.
Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit,
Ô nations ! je suis la poésie ardente.
(Victor Hugo, Les Châtiments)
 

    On ne peut traiter la poésie de la même façon que l’on doit aborder les autres genres littéraires. En effet, elle constitue un monde à part, car elle s’autosuffit. C’est-à-dire que contrairement à la prose qui sert à véhiculer de l’information, à écrire des romans, des tragédies, et caetera, la poésie n’a d’autre but qu’elle-même. À ce propos, j’aimerais citer Baudelaire :

    La poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’elle-même, elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème (...). La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale ; elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’elle-même.

    D’abord, la poésie est « l’art de combiner les sonorités, les rythmes, les mots d’une langue pour évoquer des images, suggérer des sensations, des émotions » ( Le Petit Larousse illustré, 1992). La langue devient son matériau, les termes y sont scrupuleusement choisis, et chaque détail a été pensé. En fait, elle constitue une œuvre d’art, et on pourrait aisément la comparer au David de Michel-Ange, en guise d’exemple. Ainsi, si je changeais les mots d’un sonnet comme si je m’attaquais au marbre d’une sculpture, je briserais l’œuvre. Voilà pourquoi, le matériau s’y lie indissociablement. Par conséquent, elle ne se traduit pas, parce qu’on ne parviendra jamais à recréer le même rythme, les mêmes sonorités, les mêmes rimes. En outre, cela explique peut-être pourquoi on considère un poète comme un « écrivain » et un prosateur, un « écrivant ». Effectivement, si nous poursuivons dans le même ordre d’idées, le poète, de son utilisation de la langue, est davantage perçu comme un artiste qu’un prosateur, puisque pour ce dernier, elle ne représente qu’un moyen de faire passer son message.

    Ensuite, la poésie possède deux fonctions. La première est de nommer ce qui n’existe pas (le comment). La deuxième décrit ce qui est indéfinissable par la prose. Supposons que je vous entretiens pendant des heures de la tristesse, mais que vous ne l’ayez jamais ressentie. Cela vous donnera certes une idée, cependant, vous ne saurez réellement ce que c’est que le jour où vous aurez du chagrin, ou encore lorsque vous lirez un poème qui traite de la peine de son auteur. Il aura sélectionné ses mots avec soin et dépeindra des images qui auront un effet tel que vous vous imaginerez à sa place. Alors là seulement, vous éprouverez des sentiments.

    Puis, parallèlement à ses fonctions, la poésie comprend aussi deux dimensions. L’une, la dimension extérieure, nomme l’univers (poésie narrative et énumérative) et se rattache à la première fonction énumérée plus haut. L’autre, l’aspect intérieur, exprime des sentiments, des sensations et des émotions, et vous devinez qu’elle concerne le second rôle poétique.

    Finalement, on distingue trois catégories de poètes. D’une part, on retrouve les « décorateurs ». Il remettent le monde au goût du jour en rajeunissant leur manière de le nommer. En second lieu, on observe les « frontaliers », ceux qui renseignent sur l’existence de l’indicible. Enfin, on remarque les « exploréens » qui franchissent le mur de l’indicible.