La légende

    Le Canada français (oserions-nous aujourd'hui dire le Québec) recèle une quantité surprenante de légendes. La découverte du Nouveau Monde en est certainement pour quelque chose dans ces histoires. La traversée de l'Atlantique, la rencontre des Amérindiens, la perception d'un territoire bien différent et la période d'adaptation vécue par les colonisateurs sont tous des éléments qui favorisèrent la multiplication des légendes dans notre pays.

    La légende a souvent été, et est encore souvent aujourd'hui, faussement confondue avec le conte. Pourtant, ces deux récits aux origines semblables sont très différents l'un de l'autre. La légende se distingue principalement du conte en ce qu'elle est un récit de croyance. Pour la plupart, bref et peu structuré, le but du narrateur est d'être cru sur parole. N'importe qui peut s'adonner à raconter des légendes, car les mots sont libres, il suffit de connaître un peu l'action et les événements principaux et l'affaire est dans le sac... pourvu que l'on y croie !

    De plus, la légende se réfère toujours à un monde connu. C'est pourquoi nous la qualifions de récit temporisé, localisé et personnifié. En effet temporisé, car on peut préciser l'époque et même la date : « ... ça s'est passé au début des années '20 », me racontait mon grand-père en parlant d'Alexis le trotteur. La légende est aussi localisée, car on peut la situer dans un lieu en particulier : « il partait d'Hébertville pis y se rendait à Alma en courant ! » On dit qu'elle est personnifiée, car on peut s'identifier au personnage principal, c'est un homme comme nous qui avons une vie normale et cela peut parfois être le narrateur lui-même à qui il est arrivé une aventure qu'on ne peut expliquer.

    Autrement dit, les légendes sont des histoires étranges quu nous ne pouvons expliquer. Elles se sont passées dans notre monde et les personnages concernés sont des êtres humains comme vous et moi. Ce qui la distingue d'une aventure quotidienne est un élément qu'on ne peut expliquer, qui échappe à notre observation. Par exemple, si nous apercevons un fantôme qui rôde dans un pré, cela pourrait donner la légende du fantôme du rang 4, car on ne peut l'expliquer et comprendre cette situation. C'est ce que l'on appelle le surnaturel réel, au contraire du conte dans lequel nous savons bien que tout est faux, on n'a d'autres choix que d'y croire. L'univers du sacré fait une incursion dans notre monde quotidien, le monde du profane. Ainsi, le merveilleux apparaît-il occasionnellement à l'homme lorsque celui-ci enfreint une règle sacrée, il côtoie le diable par son péché.

    Nous pouvons rencontrer le surnaturel sous trois formes : le premier est miraculeux, on le considère comme chrétien bien sûr, car seul Dieu peut accomplir des miracles tels que les guérisons inexpliquées. Le second est merveilleux, on dit qu'il est païen, car il comprend les nymphes, les fées et autres créatures enchantées. Le dernier, le surnaturel magique, est le principal fondateur des légendes, car il est diabolique. Les apparitions du démon et ses interventions sont la source de beaucoup de récits encore populaires aujourd'hui. Pensons seulement à la chasse-galerie ou à la construction de plusieurs églises, granges et ponts qui ont la réputation d'avoir été élevés par les forces du diable.

    Bien qu'aujourd'hui on ne considère plus les légendes que comme des curiosités intellectuelles que l'on qualifie de balivernes et de sornettes, il est intéressant de constater comment elles sont le reflet des mentalités très pieuses d'autrefois. Il est parfois désolant d'apprendre qu'une légende n'en était pas une lorsque l'on réussit à l'expliquer, comme pour les feux follets. Il faut aussi dire que du temps de nos grands-parents, les gens qui auraient eu besoin de porter des lunettes n'en avaient pas toujours et qu'une vache au loin dans un pré la nuit pouvait facilement passer pour un fantôme. L'important, si on n'y croit peut-être plus beaucoup aujourd'hui, est qu'à d'autres époques, selon une façon différente de voir les choses, on y a déjà cru.