«Alors que les hommes naissent et meurent depuis un million d’années, ils n’écrivent que depuis six mille ans.» Etiemble
L’écriture est une des plus formidables aventures humaines, et sans doute une des plus prolifiques, qui débute vingt mille ans avant notre ère, alors que des hommes tracent leurs premiers dessins. C’est elle qui permettra à la civilisation de naître, en proposant un mode de transmission du patrimoine pour permettre ainsi à l’homme d’étendre son savoir et son influence. Pareil système ne s’est pas élaboré en un jour. Voyons comment ce système a pris forme.
D’abord, c’est parce qu’on ne pouvait continuer de tenir des registres de comptes oralement qu’il fallait faire naître l’écriture. Avant d’être capable de dessiner, les hommes ont commencé par graver, il y a de cela environ trente mille ans. Ils faisaient des entailles dans des os et c’était un moyen pour eux de compter soit le gibier, le bétail, les hommes ou encore de noter les phases de la lune. Ces signes sont les plus anciennes marques laissées par la main des hommes. On retrouvera d’ailleurs tout au long de l’histoire des traces de cette pratique qui consiste à encocher une surface dure. C’est vingt-sept mille ans plus tard qu’apparaît la plus ancienne forme d’écriture pictographique en Mésopotamie. Cette région du Moyen-Orient, située entre l’actuel Golfe Persique et la ville de Bagdad, était à l’époque partagée entre le pays de Sumer au Sud et le pays d’Akkad au Nord. Dans les premières inscriptions sumériennes de cette écriture dite « aide-mémoire » comme les entailles des premiers hommes, les pictogrammes renvoient à un objet ou à un être désigné. Un triangle pubien avec le trait de la vulve signifiait femme (fig. 1). En combinant plusieurs pictogrammes, on pouvait exprimer une idée. Par exemple, si l’on ajoutait au triangle pubien des signes désignant les montagnes, on voulait indiquer qu’il s’agissait de femmes étrangères venues de l’autre côté des montagnes, c’est-à-dire d’esclaves de sexe féminin (fig.2). On a dénombré à peu près mille cinq cents pictogrammes différents. Vers 2900 av. J.-C., les Sumériens prirent l’habitude, pour des raisons matérielles, d’utiliser des tablettes d’argile et des calames (roseaux taillés en pointe) pour écrire. Ces calames, qui sont les ancêtres de nos porte-plume et de nos stylos, étaient taillés en biseau. Ensuite, on imprimait dans l’argile fraîche des empreintes qui prenaient la forme de coins et de lignes constituant des genres de clous qui devaient représenter les dessins primitifs. (fig.3) De là est né l’écriture cunéiforme, de cuneus, clou en latin. Cette forme d’écriture donna naissance à la première véritable épopée, L’Épopée de Gilgamesh. Celle-ci raconte l’histoire de Gilgamesh et de son ami Enkidou qui succombent à la démesure après avoir connu le succès. L’histoire se termine en véritable tragédie. C’est quelque mille cinq cents ans plus tard, que l’alphabet fait enfin son apparition en Syrie et en Palestine. À la différence de l’écriture cunéiforme qui permettait de transcrire soit des mots ou soit des syllabes et qui demandait la connaissance d’un grand nombre de signes pour pouvoir lire et écrire, l’alphabet fonctionne avec une trentaine de signes et permet de tout écrire. C’est en s’apercevant que les syllabes étaient elles-mêmes composées de sons élémentaires qu’on en arrive à inventer l’alphabet et ses quelques signes. On affirme que cette nouvelle invention marque véritablement le début de la démocratisation et du savoir. En 1050 av. J.-C., les Phéniciens disposaient d’un alphabet de 22 lettres qui ne contenait que des consonnes. Les Phéniciens, qui étaient surtout à l’époque des navigateurs et des marchands, commerçaient avec tous les peuples du pourtour de la Méditerranée. Ils eurent donc plus de facilité à répandre leur alphabet. C’est au début du 9e siècle av. J.-C. que les Grecs eurent la brillante idée d’ajouter des voyelles puisque leur langue trop différente ne pouvait être écrite avec les alphabets déjà existants. En plus de nous laisser une des littératures les plus riches et des plus variées de tous les temps, les Grecs tracèrent les premières grandes lignes des alphabets du monde occidental tel que le latin.
C’est ainsi qu’on passa du dessin à l’écriture à l’aide de l’alphabet, de la non connaissance des choses à la connaissance. Dans toutes les civilisations, à partir de ce moment, on a vu émerger un plus large groupe de gens sachant lire et écrire. Et la civilisation prit naissance. Les hommes pouvaient y aller, tout était prêt pour accueillir le progrès. C’est ce qu’ils firent.
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saviez-vous ?
En Gaule, il y eut une classe d’hommes importante et valorisée : celle des druides. Ce qui caractérisait ces druides, c’est qu’ils restaient plus de vingt ans à l’école, à apprendre des nombres considérables de vers par cœur, sous prétexte que la religion ne permettait pas de confier à l’écriture la matière de leur enseignement. Ils savaient écrire le grec, mais ils ne s’en servaient que pour les comptes publics et privés. Semble-t-il qu’ils avaient deux raisons d’agir de la sorte. Premièrement, ils ne voulaient pas que leur doctrine soit divulguée. Deuxièmement, ils ne voulaient pas que leurs élèves, se fiant à l’écriture, négligent leur mémoire. Il faut dire aussi que les druides croyaient que les âmes ne périssaient pas, mais qu’elles passaient, après la mort, d’un corps dans un autre. On comprend donc que les druides ont emporté, avec leur disparition, toutes leurs connaissances, tout leur savoir. Voilà toute l’importance de l’écriture, elle reste alors que la mémoire s’efface avec la personne. |