Dicible et indicible

    Nous entendons par dicible, le monde qui nous entoure, l’univers perceptible par l’œil humain. Nous vivons et nous évoluons dans un environnement concret, tangible, qui nous est facile de décrire. Si je vous dis qu’en face de moi se trouve une pomme posée sur la table, il est très simple alors de s’imaginer une pomme sur une table, car nous avons tous déjà vu ces 2 éléments de l’information. La prose fait ainsi référence à nos connaissances dans un cadre précis.

    La prose est en fait tout ce qui n’est pas poésie. C’est le nom donné aux discours parlés ou écrits. Tout ce que nous disons est prose et tout ce que nous écrivons aussi ; les articles de journaux, les publicités, les lettres, les travaux scolaires, toutes productions écrites excepté ce qui est poésie. Elle renvoie à notre milieu réel, au monde du dicible.

    Par ailleurs, la poésie essaie de nous dévoiler le monde de l’indicible, l’espace intérieur de nos sentiments, la place réservée à nos émotions et aux informations reçues de nos sens. C’est pourquoi, ici aussi, nos cinq sens jouent-ils un rôle important dans la perception de notre univers. Si nous revenons par exemple à notre pomme de tout à l’heure, je pourrais vous dire qu’elle était rouge et délicieuse, vous ne pourrez voir exactement les nuances de rouge ni la saveur précise du fruit. Notre champ de vocabulaire ne serait jamais assez large pour décrire les subtilités que perçoivent nos sens. Le personnage principal dans Le Parfum de Patrick Suskin n’est-il pas de cet avis lorsqu’il affirme que « la langue courante n’aurait bientôt plus suffi pour désigner toutes les choses (...) comme autant de notions olfactives ».

    C’est ici donc que s’arrête la prose en s’avérant inutile. Nous devons donc avoir recours à la poésie pour nous faire ressentir ce que les sens nous communiquent ou ce que les émotions nous font éprouver. Les poètes essaient à l’aide de jeux de mots, de rythmes et de musicalités de nous montrer l’indicible, l’indescriptible. Valéry ne l’a t’il pas bien réussi dans son poème Les grenades en cassant la coquille du fruit : « Craquer les cloisons de rubis » et en faisant affluer le jus dans notre bouche : « crève en gommes rouges de jus » pour nous faire savourer ce que nous n’avions jamais goûté.